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Illustrations du site : Michel Hellman

Carte blanche

Carte blanche est l’espace où des amis, des collaborateurs, des gens qu’on estime, écrivains, penseurs, connus, méconnus, inconnus, auteurs de nano-œuvres ou terreurs pour la forêt boréale, sont appelés à s’exprimer sur le sujet de leur choix. On ne leur demande pas d’écrire un livre, seulement un court texte pour les lecteurs avides que nous sommes, histoire de nous entraîner dans leurs réflexions.

 

 

17 janvier 2017

Lalondiana

Frédéric Charbonneau

Sans doute, il est dans tous les siècles des esprits fins, au sens où Pascal l’entendait, des esprits déliés, pénétrants observateurs de la nature humaine et de sa comédie, certains réfugiés dans la magistrature, comme Montaigne, d’autres dans l’enseignement, comme La Bruyère, de plus rares dans les sciences, comme Pascal lui-même. L’âge classique, qui les cultivait, les nommait moralistes — les mœurs embrassant les replis du cœur aussi bien que les caractères ou l’usage du monde —, et ceux de ce temps-là donnaient volontiers à leurs observations la forme de l’aphorisme : pensée concise, pochade, mot d’un esprit oraculaire. La brièveté fait ellipse ; Normand Lalonde, en connaisseur, définissait ainsi l’« APHORISME. Petit accessoire de pêche, généralement constitué de deux ou trois trous reliés par un fil » (p. 9). Et pourquoi la pêche ? Pour attraper ce « menu fretin, bourré d’arêtes » (p. 10) : vérités glissantes, aiguës, étincelantes.

Connaisseur, Lalonde l’était, en théorie comme en pratique. Ce flaubertien, spécialiste de Bouvard et Pécuchet auquel il consacra une dizaine d’années de sa vie, devait aimer le Dictionnaire des idées reçues où Flaubert compila avec humour, peut-être afin de les adjoindre à son roman inachevé, les aphorismes et les définitions d’une société bien pensante : « ROMANS. Il y a des romans écrits avec la pointe d’un scalpel, d’autres qui reposent sur la pointe d’une aiguille » ; ou « CONSTIPATION. Tous les gens de lettres sont constipés ». Mais surtout, Lalonde s’adonna lui-même à l’écriture de la sentence et du bon mot dans une veine brillante et noire qui rappelle à la fois Rivarol et Chamfort. L’Oie de Cravan en a publié l’an dernier un choix qu’en d’autres temps on eût intitulé ana.

C’est le suffixe qu’on adjoignait au nom d’un auteur pour désigner après sa mort une compilation de traits d’esprit et de pensées qui lui étaient attribués. À la suite du plus ancien d’entre eux, les Scaligeriana (1666), on publia ainsi des Menagiana (1693), des Huetiana (1722), des Bolaeana (Boileau, 1742), des Voltairiana (1801), etc. Ce réflexe ancien de disciples ou de compagnons a été retrouvé par Manon Riopel et Jean-François Vallée, qui ont puisé dans les carnets de leur ami fauché par le cancer la matière de l’Autoportrait aux yeux crevés, comme autrefois Pierre-Louis Ginguené dans les cartons de Chamfort, les morceaux détachés que celui-ci appelait, Produits de la civilisation perfectionnée : deux titres à l’ironie cinglante.

Un tel tour d’esprit surprend aujourd’hui le lecteur, coutumier de provocations plus grossières et de formulations moins allusives ; et bien que tout Lalonde ne soit pas héritier de ces classiques, les harmonies sont nombreuses. Quelques-uns de ses aphorismes épousent la forme de la maxime, dans le genre d’un La Rochefoucauld — « L’amour est le verrou du cœur » (p. 23) — ; il est vrai que l’abondance des démarquages force à les lire comme des échos un peu décalés : « Tout a été dit. On ne le répétera jamais assez » (p. 55) ironise sur le début si souvent cité des Caractères de La Bruyère ; « Le babil éternel de ces espaces infinis m’effraie » (p. 13) offre un Renversement vertigineux à la sentence que Pascal prête au libertin. Parfois, ce sont des adages que Lalonde retourne comme des gants  — « C’est toujours en public qu’on lave son linge propre » (p. 22) ; « On ne croit qu’aux choses qu’on ne voit pas » (p. 18) — pour en faire paraître la face cachée ; ailleurs, superposant sens littéral et second, il fait vaciller une vérité convenue  — « Les paroles s’envolent, les écrits s’écrasent » (p. 10) — ou frappe une formule au coin du pessimisme : « Un tableau noir est déjà, en soi, une excellente leçon » (p. 32). Je dirais volontiers que l’aphorisme chez Lalonde est un dispositif à inverser la perspective, dans le sens du sarcasme — « Heureusement, mourir n’est pas trop difficile. Sinon, des milliers d’incapables seraient immortels » (p. 17) ; « Déteste ton époque, si tu veux être bien certain de lui appartenir » (p. 40) ; « L’avenir fait la grimace à ceux qui lui tournent le dos » (p. 46) — ou de l’humour : « Me voilà frappé d’une vilaine punition. Et bien trop las maintenant pour entreprendre de la mériter » (p. 9). Rivarol — « C’est un terrible avantage que de n’avoir rien fait, mais il ne faut pas en abuser » — comme Chamfort — « Célébrité : l’avantage d’être connu de ceux qui ne vous connaissent pas » — eussent reconnu chez lui un pair. Certains de ses fragments sont des bijoux d’autodérision : « Dans mon lit d’hôpital, je m’inquiétais parfois pour l’Univers » (p. 41) ; « On se croit immortel. Puis on se rend compte qu’on est mort » (p. 22) ; « Je déjoue tous les pronostics. Mon secret ? Je dors énormément, médite un peu, et je rédige chaque jour en souriant un aphorisme noir. Mais les médecins ne m’ont jamais posé cette question » (p. 29). Il faut conclure par cette dernière pensée, qui sonne comme un adieu : « Une promenade au grand air, la nuit, dans une campagne enneigée, vous guérit bientôt de la plupart des aphorismes » (p. 25).

1er mars 2016

 

Écosophie d'un bye bye

Robert Hébert

par Monsieur Rhésus, votre facteur de vérité

 

Ce qui est mort ne tombe pas hors du monde. S'il y reste, c'est donc qu'il s'y transforme et s'y

résout en ses éléments propres. Or, ces éléments se transforment à leur tour et ne murmurent rien.

 

Marcus Aurelius, Ta eis eauton, VIII, 18.

 

Au catalogue des trivialités

on décime des populations entières

on abandonne des millions de cadavres au Congo

minerais maudits dans les gencives

Bataclan, cauchemar extra-musical

après d’autres mégapoles en sang

vingt-sept homicides par jour aux États-uniques

multiplié par six au Brésil

Tupi or not Tupi ?

on oublie les osselets dans la gorge

quelques nuits de salive, cyprine et sperme compenseront

on copule, Journée mondiale de l’orgasme

piscines de lait à l’horizon

 

dizaines d’espèces animales disparues, en voie d’extinction

on découvre moult inexistants, démons et merveilles

titis de Milton, éponge carnivore

grenouille costaricaine sosie de Kermit

dendrogramma enigmatica

beautés photogéniques

tout ressurgit de notre abîme d’ignorance

on prophétise sur quelques degrés Celsius

Indifférente, la terre muette procédera, selon

zéro-failles, métamorphoses et tutti quanti

« elle » se fout d’être sauvée par des superego

croûte continentale, fonds marins

la terre est ton cerveau de mémoire stellaire

fissile, recyclable comme papier, putrescent

elle avale sans jamais rien avaliser

te rend à l’incandescence de tes responsabilités

tout nu

 

loi de l’ensevelissement

on découvre une cité antique dans le delta du Nil

on exhume des trésors étrusques

Village des tanneries lui-même écorché, détruit et vroum

si lointaines cavités

apparaît une salamandre géante de Chine

bicentenaire, indifférente aux feux de l’événement

née à la bataille de Waterloo

souvenirs de Fabrice dans La Chartreuse de Parme

1839, année où sont pendus douze Patriotes

légende d’un peuple-salamandre

peau visqueuse, couinements, reliquats d’empires

on a voté pour un Party Libéral de médecins charcuteurs

tradition des vaincus à l’inconscient cadastré, clivés

grosses larmes pour les amphibiens experts en amphibologie

 

le Dieu mono-fantoche est le mensonge le plus dangereux

peuple élu, histoires de salut, no logo

Tsahal massacre démesurément, superbement

les rabbins pointent leur Torah

cardinaux mâles trônent dans une architecture de vide

djihadistes haïssent à mort, même les ruines

réfugiés coincés entre les vagues de la Méditerranée

et des murs de pays chrétiens

les rats-taupes nus émigreront au Moyen-Orient

nos héros de survivance

ce qui est mortifère ne passe pas hors du monde

mages, amuseurs publics, humanistes, philosophe de service

monnayent, turbinent au genre apocalypse

encore du sens à venir

ah ! ma parole, utopissez

 

cosmos, ton esprit libre

au trou noir qui avale une étoile-gibier

escargots nains fantômes dans une grotte de Croatie

totum simul

la terre ne connaît pas de déchets ni le mot détritus

que du détriment humain s’agglutinant aux medias

l’escalade réflexive des artefacts

mais cela est aussi le seul monde

que fera surgir la lumière de chaque matin

hormis la sinistrose?

rester lucide

envers, avec ce qui existe

 

tu cherches la vérité

un nuage de probabilités de mots granulaires

discours second, dérivé, baveux, off-shore

analyses passées de date

les binômes se métamorphoseront encore

fais bouger les lignes du jugement

haute exigence, feu au cul

Monsieur Rhésus écrit avec son sang

celui qui coule dans les veines de tous et toutes

lape l’écume des statistiques et de la poésie

vis ce que tu enseignes

puis tu disparaîtras

glyphes, turbulences, signes, générosité

comme sur une toile de Tobey

le bord de décembre

 

Robert Hébert est un éducateur, écrivain et philosophe expérimental. Son 9e ouvrage s'intitule Derniers tabous (Nota Bene, 2015).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

12 novembre 2015

 

Verdeur du terroir

Frédéric Charbonneau

 

Parmi tous les livres consacrés à la cuisine, depuis les anciens réceptaires jusqu’aux bibles d’Escoffier et de Curnonsky, parmi les ouvrages savants, enthousiastes, lyriques qui la prennent pour prétexte ou pour idole, l’un tient dans ma bibliothèque une place à part, singulier opuscule d’un poète paysan septuagénaire : Joseph Delteil. 

 

Monté à vingt-cinq ans du Pays cathare à Paris, comme avant lui tant de Rubemprés, pour courir la carrière des lettres, retourné en Occitanie dix ans plus tard, il s’établit près de Montpellier, à la Tuilerie de Massane, après avoir connu la gloire et le désenchantement et publié deux douzaines de livres, recueils de poèmes (Le Cœur grec, 1919 ; Le cygne androgyne, 1921), romans (Sur le fleuve Amour, 1922 ; Choléra, 1923 ; Jeanne d’Arc, 1925, Prix Femina ; La jonque de porcelaine, 1927 ; Don Juan, 1930) ou essais (De J.-J. Rousseau à Mistral, 1928). Il cessa presque d’écrire et cultiva sa vigne. Puis, trente ans plus tard, il donna à Robert Morel un petit volume intitulé La cuisine paléolithique, que le grand éditeur provençal publia dans sa collection L’Originale. Au revers de la couverture-objet conçue par Odette Ducarre, reliure pleine toile imitant un torchon de cuisine avec un anneau de laiton à la coiffe, Morel a écrit : « L’anneau est prévu pour suspendre ce livre dans votre cuisine, entre le chapelet d’ail, les bonnes herbes et les saucissons. Le bon torchon marqué aux initiales de l’auteur, qui lui sert de reliure, est pour vous essuyer les mains avant de l’ouvrir ; mais beaux cuisiniers, ne vous les essuyez jamais avant de manger ». 

 

L’histoire de la cuisine en France a été marquée par le mouvement de balancier entre une cuisine expérimentale, 

sophistiquée, et une cuisine de terroir, celle-ci sonnant le rappel du citadin déraciné vers la campagne lorsqu’il a 

perdu terre et sens. Dans un avant-propos foudroyant, Delteil désigne l’ennemi : « La civilisation moderne […]. C’est l’ère de la caricature, le triomphe de l’artifice. Une tentative pour remplacer l’homme en chair et en os par l’homme robot. Tout est falsifié, pollué, truqué, toute la nature dénaturée. Voyez ces paysages métallurgiques, l’atmosphère des villes corrompues (les poumons couleur de Louvre), […] partout la levée des substances cancérigènes, la vitesse hallucinante, le tintamarre infernal, le grand affolement des nerfs, des cœurs, des âmes, à la chaîne, à la chaîne vous dis-je… […] Vous consommez le lait conservé à l’aldéhyde formique, les épinards verdis au sulfate de cuivre, le jambon au borax, le vin fuschiné, etc. C’est l’alimentation chimique. Ils appellent ça le progrès. » À l’inverse, en Deltheillerie, on fait retour aux origines, au patois séveux, aux nourritures natives, aux saveurs « ingénues »1.

 

« Au fronton de ma maison des champs, j’ai inscrit la formule sacrée de Confucius : VIVRE DE PEU ». Caché comme Épicure, il fait bombance d’un bol de lait caillé. Delteil porte sur lui la serpe des réformes – je l’imagine renversant tel le Christ au Temple les rayons de certains marchands de livres culinaires – et taille serré comme un pourpoint « un Précis d’alimentation naturelle, la cuisine brute, comme il y a l’art brut » : quatorze recettes, assez pour une semaine, donc pour toute une vie.

 

Encore sont-elles dégraissées, ces « ossatures » de recettes venues du fond des âges. Delteil ne note que l’essentiel : pour la soupe, c’est le taillou de confit (« la fève adore le porc, le baraquet le canard, le chou le saïd, et tout le monde l’oie ») ; pour les pommes de terre, c’est de ne jamais les laver : les essuyer « le temps d’un sein nu entre deux chemises » ; pour le cassoulet, bien sûr, « les haricots sont de Pamiers. La cassole en terre d’Issel. Le four se chauffe avec les ajoncs de la Montagne Noire, dit Cécile Boisvert. Et voici le point cardinal : il s’agit d’enterrer sept fois la peau » ; et pour tout, le quanta : « Par exemple, la quantité de vin que l’homme boit chaque jour, ce n’est pas le litre, mais la pinte. […] Pour les escargots, le quanta de consommation, c’est la centaine ; n’aille pas les gober à moins. Pour l’huître, c’est douze douzaines, pour les fruits, le “rigol”… L’unité de fouace, c’est la fouace de cinq kilos, l’unité d’oiseaux la brochette, etc. » Tout le livre est parsemé de formules magiques et d’antiques préceptes : « Le porc au pas, le bœuf au trot, le gibier au galop ». « En l’honneur de l’ortolan, tu t’encapuchonne ». « J’ai trois cocottes (chanson) : une à légumes, une à poisson, une à beignets ». « L’eau paléolithique, c’est l’eau de pluie ; embrasse-la ! » « Jamais fille ni salade ne fut trop farandolée ». « Le vrai saucisson sue ». « Tous pains de soupe, croûtons, rôties, canapés à gibier, etc., doivent être grillés à la flamme, à la pointe du couteau, et non frits à la poêle, nigaud ! » « Le piment rouge aime l’excès et l’abus. C’est un Sardanapale. » Enfin, pour l’anthologie, voici le Pain gradaillé : « Choisir une grosse tranche de pain croûte et mie, rassis bien sûr. Frotter éperdument d’ail jusqu’à éblouissement. Arroser en long et en large d’huile et de vinaigre, une vraie géographie. Le hic est que ça se marie bien, que l’huile pénètre toute la masse jusqu’à l’âme, et que ça chante, et que ça siffle, et que ça fouette. Croquer à pleines lèvres, sans vergogne, je veux dire sans peur et sans reproche, comme au Paradis terrestre ».

 

1. Joseph Delteil, La cuisine paléolithique, Paris, Arléa, 1998. 

 

 

Frédéric Charbonneau enseigne la littérature française du XVIIIe siècle à l’Université McGill et l'auteur du livre L'école de la gourmandise : de Louis XIV à la Révolution, paru aux Éditions Desjonquères en 2009.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

23 septembre 2015

 

Erik Bordeleau

Du mononaturalisme au temps des éclosions

 

Du 17 au 27 septembre, une délégation de 80 artistes québécois a été invitée à Mons, capitale européenne de la culture pour l’année 2015. J’étais du nombre, afin d’animer un atelier de philosophie pour adolescents autour d’un feu de camp. Réunis autour du thème « seconde nature » par la commissaire Jasmine Catudal, l’occasion était belle de renouveler le regard porté sur les liens complexes et immémoriaux entre nature et culture. Le texte qui suit reprend et développe plus avant celui que j’ai rédigé pour l’exposition.

 

Quand le voyageur européen débarque au « Canada », il est habité par le mythe des grands espaces, et rêve de ce pays sauvage peuplé de caribous, de lichen et d’Iroquois. C’est un beau rêve certes, mais un tantinet colonial et exotisant. En tant qu’indigènes québécois, on s’y sent bien vite à l’étroit.

 

Et pourtant, ce grand goût du dehors et de l’ensauvagement, nul doute qu’il informe profondément l’imaginaire des créateurs d’ailleurs comme d’ici. Comment en jouer de manière à sortir des sentiers battus et rebattus du dualisme entre nature et culture? Comment y saisir l’occasion de faire bifurquer nos habitudes de pensée, de prendre le décor à bras-le-corps et soulever ensemble la chape des mots d’ordre et des représentations qui balisent nos perceptions?

 

Car la rumeur se fait de plus en plus insistante, qui ébranle tout l’édifice de la connaissance et l’organisation de nos savoirs et de nos pratiques, qu’elles soient « culturelles » ou « scientifiques » : la grande division nature/culture serait désormais nulle et non avenue. On pouvait, jusqu’à tout récemment, se conforter de l’idée qu’il y avait d’un côté la « nature », avec ses lois immuables et son ordre cosmique, desquels tirer des faits bruts et des preuves définitives, et par extension une gouvernementalité « biopolitique »; et de l’autre la « culture », symbolique, arbitraire, plurielle et phantastique – en un mot, affaire de représentations humaines, trop humaines. Une nature, des cultures donc. Ou comme Bruno Latour l’a souligné avec acuité: « le multiculturalisme n’acquiert ses droits à la multiplicité que parce qu’il s’appuie solidement sur le mononaturalisme ».1

 

La crise écologique et le formidable développement de nos capacités techniques à lire et modifier les partitions du réel ont transformé de fond en comble la question du rapport entre nature et culture. De nouveaux modes de pensée émergent, qui intègrent le point de vue des non-humains et promettent de nouvelles entrées en matière. Exit l’immuable nature humaine et le culte des origines-qui-expliquent, place aux sociétés de molécules, aux cultures microbiennes et aux hybrides monstrueusement gentrifiés!

 

Mais quelle est le rôle de l’art dans cette reconfiguration du socle métaphysique de notre civilisation? Nous pourrions dire, de manière toute schématique, que l’art propose une mise à l’aventure des sens : il est à la fois raffinement ludique et potentiel d’ensauvagement. En faisant coïncider les extrêmes, en produisant de nouveaux contrastes, il invite, il donne le goût du dehors. C’est ainsi que toute démarche dite artistique est chargée d’une puissance initiatique. L’art court-circuite les récits qui peuplent notre quotidien et les schémas préétablis, pour nous plonger dans cet élément de non-discursivité qui insiste au cœur de chaque subjectivité. Il nous initie au mystère transparent et sans cesse renouvelé de ce qu’on appelle, un peu trop rapidement parfois, le contemporain. Car chacun des processus de création initient un point de départ hétérogène et différentiel; ils ouvrent une temporalité propre. Ils activent une force d’involution créatrice qui nous plonge à même la grande gestation du monde, et nous font remonter jusqu’à cet avoir-lieu où s’effectuent les transformations silencieuses – ils nous rendent présent, en somme, au « temps des éclosions », comme disait le grand poète et cinéaste Pierre Perreault.

 

Pour se maintenir sur ce seuil où l’action et la passion, le sujet et l’objet tendent à se confondre, pour ouvrir et en-durer ce plan initiatique, il faut apprendre à tracer les formes qui sauront nous enclore, le temps de se rendre disponible à la capture par les mystérieuses forces du dehors ainsi convoquées. Dans ses études récentes consacrées au mythe de Koré et aux mystères d’Éleusis, Giorgio Agamben rappelle que le verbe grec myen, qu’on trouve à la racine des mots « mystère » ou « mystique » et qui signifie en premier lieu « initier », désigne le fait de se clore, de garder la bouche et les feux fermés. L’immédiateté sensible de l’expérience esthétique s’accompagne ainsi chaque fois d’une opération de clôture relative – d’un geste dit mystique. En ce sens, je m’accorde entièrement avec Yves Citton, pour qui « faire de l’esthétique un domaine d’expériences mystiques constitue un moyen de se réapproprier tout un pan – transindividuel – de nos existences, dont l’idéologie de la modernité nous a obstrué l’accès ». 2

 

De là, de ce lieu transindividuel et aussi surexistentiel instauré à la fine pointe d’un faire œuvre vibrant et fragile, tout se transforme, et en premier lieu notre rapport à cette zone trouble que nous appelons notre animalité. La participation active et assumée au mystère de la création des formes nous fait envisager cette dimension de notre existence non pas comme le lieu d’une régression dont il faudrait se prémunir, ou comme un ensemble d’automatismes bestiaux dont il faudrait s’émanciper, mais au contraire comme une force de propulsion affective à la fois infra-individuelle et collective par laquelle frayer de nouveaux chemins hors des circuits intégrés de la normalité.

 

Ou encore, tu pourras simplement dire, avec les mots plus simples et si doucement poétiques de cette chanson d’Avec pas d’casque intitulée avec bonheur Intuition #1, que C’est l’instinct qui t’a mené jusqu’ici / l’imprudence comme elle se doit de temps en temps…

 

1. Bruno Latour, Politiques de la nature : comment faire entrer les sciences dans la démocratie, La découverte, Paris, 2004, p.52.

 

2. Yves Citton, Gestes d’humanités : Anthropologie sauvage de nos expériences esthétiques, Armand Colin, Paris, 2012, p.20

 

 

 

Vous pouvez retrouver la liste complète des ouvrages disponibles de notre auteur invité en cliquant sur ce lien. Voici quelques suggestions de l'équipe du Port de tête :

L'école de la gourmandise : de Louis XIV à la Révolution

Frédéric Charbonneau / Desjonquères / 2009 / essai / 34,95$

Notre époque n'a pas l'exclusivité des débats sur la nourriture. Au XVIIe siècle déjà, le moraliste, le prêtre et le médecin s'acharnent contre la bonne chère. La politesse et la piété requièrent de l'homme la maîtrise de son corps, de ses instincts, de ses appétits. La diététique fait peser sur le repas un soupçon de tous les instants : les viandes succulentes et les sauces sont accusées de perturber l'équilibre du corps, d'embarrasser la digestion et de rendre l'esprit confus. Combattu en public, le mangeur trouve dans le privé son refuge ; exclu de la hiérarchie littéraire, absent des genres nobles, comme l'ode ou la tragédie, il habite les genres ignobles : la farce, le conte, le roman comique, la poésie burlesque.

 

Pourtant, malgré tous ces obstacles, entre la Fronde et la Révolution, quelque chose se constitue qui rendra possible l'apparition de l'écriture gastronomique. Pour que viennent Grimod de la Reynière et Brillat-Savarin, il fallait d'abord que se définisse une légitimité culturelle de la bonne chère. Il fallait que ses détracteurs s'apaisent ; que le plaisir du goût obtienne, par son voisinage avec la musique, l'architecture et la science, une caution bourgeoise ; que la cuisine enfin acquière son autonomie, qu'elle s'extraie de l'agriculture et de la pharmacopée, parmi lesquelles elle demeurait comme engoncée. L'Ecole de la gourmandise a pour objet cette émancipation. En parlant du passé, il s'agit encore de nous, de nos angoisses, de nos plaisirs.

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Derniers tabous

Robert Hébert / Nota Bene / 2015 / essai / 19,95$

Chercheur autonome à l'écriture inclassable, Robert Hébert poursuit son aventure sans prendre congé. Il affronte ici certaines des limites de la philosophie : la généalogie, l'enfance, l'autobiographie, la signature, l'événement, l'imaginaire, le poème, et s'en prend avec vigueur aux discours et aux institutions qui pavent leur propre désert et dressent les tabous de la pensée. Son exploration multiplie les formes de résistance, du document au fragment, de la citation à l'invocation, dans une pratique résolue de l'hybridation et une composition en boucles réflexives. Le multiple il faut l'incarner!

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Autoportrait aux yeux crevés

Normand Lalonde / L'Oie de Cravan / 2016 / littérature / 16,95$

L’aphorisme est un art d’équilibriste que nous aimons beaucoup chez L’Oie de Cravan. Après ceux de Pierre Peuchmaurd et Laurent Albarracin, nous vous présentons cet ensemble né pendant les nuits d’insomnie d’un homme d’une finesse exquise, malade mais lucide. Normand Lalonde qualifiait ses aphorismes de « petites méchancetés et autres gentillesses », mettant ainsi bien en évidence l’aspect à la fois cru et tendre de ces petits éclairs qui parviennent à cristalliser l’improbable condition humaine. C’est là le grand art de Normand Lalonde : nous faire sourire face à l’incontournable horreur.   Extraits Le plus beau jour de ma vie n’a duré qu’un quart d’heure. Il vaut mieux remettre au lendemain ce qu’on aurait dû faire il y a vingt ans. Maintenant que la Toile recouvre la Terre, voyons voir l’araignée. Heureusement, mourir n’est pas trop difficile. Sinon, des milliers d’incapables seraient immortels. Il est ignoble d’inhumer les morts dans leur tenue de soirée. J’exige pour ma part un pyjama. Tout a été dit. On ne le répétera jamais assez.  

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Comment sauver le commun du communisme?

Erik Bordeleau / Le Quartanier / 2014 / essai / 20,95$

Que faire de l’aventure communiste? En quoi nous concerne-t-elle encore aujourd’hui? Depuis la chute du mur de Berlin et l’intégration de la Chine et des pays de l’ex-Union soviétique à l’économie mondialisée, on considère souvent l’épisode communiste comme un simple accroc dans le déroulement de l’Histoire, une sorte de régression dans l’avancée irrésistible du capitalisme. Et pourtant, si le communisme n’est plus l’horizon indépassable de notre temps, comme Sartre a pu un jour le déclarer, la nécessité de repenser le commun, elle, se manifeste avec plus d’insistance que jamais.

 

Pour ceux qui éprouvent, de manière plus ou moins confuse et intermittente, le besoin de renouer avec l’action politique pour contrer l’isolement et l’impuissance générés par la barbarie néolibérale, la question la plus urgente de notre époque serait peut-être : comment sauver le commun du communisme? Car, dans notre universelle schizophrénie, nous avons besoin de nouvelles manières de faire communiquer les gestes et les idées. Nous avons besoin de dehors plus subtils, de zones d’opacité mieux partagées, pour franchir les abîmes au-dessus desquels les mondes diurnes sont érigés. Du fond de nos âmes précarisées, nous avons besoin de réapprendre l’art d’accorder ensemble nos actes et nos pensées afin d’éviter leur capture par la segmentation toujours plus fine des marchés.

 

Nous avons besoin de nous réapproprier la réalité de nos inclinations et de nos désirs avant qu’ils ne soient algorithmiquement convertis en matière sombre du capitalisme. Nous avons, en somme, besoin de faire de nous-mêmes les précurseurs d’un nouveau type de communisme: un communisme de la résonance sensible, plutôt qu’un communisme de la volonté.

Foucault Anonymat

Erik Bordeleau / Le Quartanier / 2012 / essai / 17,95$

Il y a un rapport fondamental dans l’œuvre de Michel Foucault entre résistance politique et expérience de l’anonymat. Ce rapport est demeuré peu exploré, en particulier dans le contexte de sa réception nord-américaine. Difficile d’en expliquer le pourquoi. On peut certainement supposer que la célébration de la « différence » et le triomphe de la politique de l’identité ont contribué à l’occultation de cette dimension essentielle de son œuvre.

 

Plusieurs critiques ont souligné l’ambiguïté du lieu de la résistance chez Foucault. Il en était parfaitement conscient. Pour lui, il n’y a pas « d’ailleurs » du pouvoir au sens d’un dehors comme d’une exception. Sa pratique de l’écriture témoigne d’une mise en jeu de tous les instants, là même où le pouvoir nous intime secrètement : la résistance implique une mise en tension éthopoïétique qui déchire l’intériorité privée. Dans la mesure où notre époque est, selon Foucault, dominée par le « gouvernement par individualisation », ne faut-il pas chercher le point de départ de ses analyses des modes de subjectivation, si celles-ci s’ancrent effectivement dans la résistance, dans une expérience de l’anonymat.

 

Si tel est le cas, le défi que pose aujourd’hui l’œuvre de Foucault ne sera pas tant de remédier à une insuffisance présumée de sa conception de la résistance que de penser, dans son ambivalence constitutive, l’idée qu’« écrire pour ne plus avoir de visage » fait mieux entendre le grondement d’une bataille dont la ligne de front passe désormais au cœur même des subjectivités. C’est la figure de cet anonymat tonique que veut tracer ce livre.

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